Suji
Ce portrait adopte une approche un peu différente. En effet, on m’a quelquefois demandé de faire le portrait d’un éléphant … J’ai eu la chance, depuis que je suis ici, de passer un peu de temps avec ces animaux, mais seulement avec les animaux domestiqués des Conservation Response Unit (CRU, voir projet pour la description) et je n’ai pas eu la chance de voir des éléphants sauvages. Cependant, j’ai beaucoup appris sur leurs façons de vivre, leurs interactions avec l’homme et leur représentation dans les médias et dans les histoires racontées par les locaux. Alors je vais essayer de faire de mon mieux, pour essayer de recréer ici le point de vue d’un éléphant, en imaginant la vie qu’a pu avoir Suji, femelle éléphant du camp de Sampoiniet.
Suji a environ 35 ans et pèse plus de 2 tonnes et demi. Aujourd’hui elle fait partie des 6 éléphants qui résident au camp de Sampoiniet parmi lesquelles, Rosa, fille de Suji, née il y a 8 mois d’un accouplement avec un éléphant sauvage qui venait à proximité du camp. Cependant, contrairement à Rosa, Suji n’est pas née dans un camp et n’a pas toujours été un éléphant domestique. Jusqu’à il y a une quinzaine d’années, Suji vivait à l’état sauvage, dans la jungle de Sumatra dans une horde d’environ 30 individus aux alentours de Paya Bakong, dans le Sud d’Aceh (je ne connais pas le lieu exact où Suji a été capturée et je ne sais donc pas si elle provient de cette population d’éléphants, je sais cependant qu’il existe une large population dans cette zone, créant de nombreux conflits, voir histoire ci-dessous). La vie de Suji dans ses premières années était simple, suivre la horde, manger, trouver des aires de repos, se laver dans la rivière toujours en suivant le même itinéraire, année après année. Et c’est sur ce même chemin que Suji a pu voir les modifications de son habitat. Tout d’abord ça a été des routes bétonnées qu’il fallait traverser, puis au bord de ces routes, ils ont commencé à couper les arbres pour en planter d’autres en ligne, toujours à la même distance, des palmiers. Le chemin que les éléphants et elle suivaient étaient situés auparavant à une certaine distance des villages où les hommes se trouvaient, mais ils ont là aussi peu à peu grignoté les frontières des villages pour planter des bananiers et des cocotiers, jusqu’à s’introduire dans leurs zones d’habitat et sur les chemins qu’ils utilisaient depuis de nombreuses années. Ces cultures, mises sur leur itinéraire, représentaient donc de nouvelles sources de nourriture pour eux mais a aussi augmenter le nombre de fois où la horde interagissait avec les hommes.
Au début, les humains pour Suji ne représentaient par pour elle une menace et elle ne les voyait que rarement. Après ces changements, elle les voyait régulièrement dans la forêt en train de couper les arbres, mais aussi au bord des champs où les autres éléphants et elle se nourrissaient parfois. Là, les humains faisaient beaucoup de bruit, utilisaient des pétards et feux d’artifice, ce qui parfois l’effrayait, ainsi que les autres de sa troupe et la poussait à retourner dans la forêt. C’est donc à cette période qu’elle a commencé à craindre les hommes. Un éléphant de sa horde était déjà mort empoisonné par les hommes et surtout, elle avait assisté une fois à la capture d’un des mâles de sa horde (j’ai appris que l’agressivité des éléphants envers les hommes avait augmenté à la suite des captures d’éléphants par le gouvernement, car il était courant que d’autres éléphants assistent à ces captures et par la suite deviennent plus agressifs envers l’homme qu’ils percevaient comme une menace). Suji ne comprenait pas pourquoi, bien que les humains soient énervés par le fait que sa horde mange dans leurs cultures, quand les autres éléphants et elle revenaient par le même chemin la fois suivante, les champs étaient toujours là, plus nombreux encore. Certains paysans rajoutaient des barrières mais il était facile pour elle et les autres de les détruire ou d’ouvrir les portes (je me suis rendue sur les lieux d’une attaque une fois, où le paysan nous a montré les empreintes distinctes des éléphants qui étaient parvenus à ouvrir son portail). C’est un jour où elle se trouvait justement dans un de ces champs, alors que les pétards ne lui faisaient plus peur, qu’elle a été capturée.
Suji a ensuite été envoyée à Sareh, le camp gouvernemental où elle s’est retrouvée avec une cinquantaine d’éléphants comme elle. Elle a subit un entrainement sévère au début pour que les hommes puissent l’approcher, lui monter dessus et qu’elle devienne domestiquée. Dans le camp, elle passait sa vie accrochée à une chaine, avec pour seule nourriture des branches de bananiers, en quantité insuffisante. Beaucoup d’éléphants n’ont pas survécu au camp de Sareh mais Suji a tenu le coup. Elle a même appris à mieux connaitre son cornac, à le reconnaitre. Il semblait lui accorder une grande importance et leur relation a été décrite par beaucoup comme une réelle amitié. Après son entrainement, Suji a appris à répondre principalement à la voix.
En 2009, Suji a de nouveau subi un « déménagement », au CRU de Sampoiniet. A Sampoiniet , contrairement à Sareh, elle va plus souvent dans la forêt pour des marches de quelques heures avec les autres éléphants domestiques (pour les patrouilles), elle est mieux nourrie et elle est devenue une curiosité pour la population locale qui se montre moins agressive envers elle que lorsqu’elle vivait encore dans la forêt. Elle a aussi créé des relations avec les autres éléphants du camp, et Suji, celui qu’elle aime particulièrement, c’est Wingu (il y a « deux couples » d’éléphants au camp d’après les cornacs) ! Parfois aussi, Suji retourne dans les champs où elle avait l’habitude de se nourrir mais cette fois-ci c’est pour repousser d’autres éléphants sauvages, comme elle autrefois, afin qu’ils ne soient pas eux aussi, capturés ou tués. Parfois elle doit même se battre contre ces éléphants sauvages. Il arrive aussi que ces éléphants soient beaucoup plus âgés qu’elle et dans ce cas, sa présence n’est pas suffisante (les éléphants possèdent une position hiérarchique plus importante lorsqu’ils vieillissent). Mais dans l’ensemble, sa présence dissuade les autres éléphants qui retournent ensuite dans la forêt et Suji participe ainsi à la réduction des conflits entre les hommes et les éléphants, et contribue à la survie de son espèce.
Suji aurait probablement préféré rester à l’état sauvage toute sa vie. De là où elle vient, il n’existe pas de système de soutien tel que les community ranger (voir portrait) et les CRUs. Dernièrement la population locale de Paya Bakong a retrouvé un bébé éléphant sauvage dans un des champs détruits par une horde d’éléphants. Ils l’ont accroché à un arbre et le nourrissent mais ne veulent pas livrer l’éléphanteau aux autorités compétentes si le gouvernement « ne prend pas » tous les éléphants sauvages vivant dans cette partie d’Aceh. La capture d’éléphants par le gouvernement pour réduire les conflits n’est plus autorisée aujourd’hui en Indonésie, mais la menace que les éléphants sauvages soient tués, empoisonnés ou capturés par les populations locales est encore élevée. Aujourd’hui, Suji ne pourrait pas retourner à l’état sauvage car elle s’est trop habituée à l’homme mais elle permet de réduire cette menace.