Norman et Burhan
Ce portrait est un peu différent puisqu’il porte sur deux personnes en même temps, Norman et Burhan, des « Community Rangers » (l’équivalent plus ou moins de nos gardes forestiers) pour Flora and Fauna International (FFI). Je les ai rencontrés car ils m’ont servi de guides pour deux treks de deux ou trois jours à travers la jungle. Ils connaissent la forêt par cœur et l’ensemble des villageois et paysans personnellement. Je souhaitais à l’origine faire deux portraits séparés, mais j’ai compris que ce ne serait pas possible, tout d’abord car Norman était beaucoup plus à l’aise pour parler que Burhan mais aussi car ce sont des amis qui se connaissent depuis l’enfance et ont partagé le même parcours. Norman et Burhan sont tous les deux originaires de villages proches de Mane et portent un air grave sur eux qui semble les rendre dur d’accès. Cependant après quelques jours avec eux, vous arriverez à voir leur sourire qui illumine leur visage et comprendrez leur bonté. Faire des portraits sur eux n’a pas été facile car ils parlent difficilement de leurs sentiments et sensations mais cela a rendu ce partage encore plus intéressant.
Lorsqu’ils parlent des éléphants, ils les décrivent comme des animaux incroyables, que ce soit les éléphants domestiques ou sauvages. Leur histoire avec les éléphants a commencé ensemble, ils étaient plusieurs dans la forêt entrain de pêcher lors de leur première rencontre avec des éléphants sauvages. C’était il y a un peu plus de 5 ans et avant la création du « conservation response unit » (CRU voir projet) de Mane. Ils ont été effrayés par cette première rencontre « mais depuis qu’on a la chance de travailler à proximité des éléphants domestiques, nous comprenons mieux leur comportement et nous n’avons plus peur lors de nos rencontres avec des éléphants sauvages ».
Avant de travailler en tant que Community Rangers pour FFI, Norman et Burhan étaient des braconniers et chassaient les cerfs dans la forêt afin de gagner de l’argent pour leur famille. L’équipe de FFI les a rencontrés lors d’une de leur expédition en forêt où ils chassaient ensemble. Elle a tout d’abord expliqué pourquoi il était interdit et néfaste de chasser le cerf et leur a ensuite proposé de travailler pour FFI en tant que « Community rangers ». FFI a en effet lancé un vaste programme pour lequel elle a formé des membres des communautés locales à la connaissance de l’environnement et l’utilisation d’outils comme les GPS. Ces « community rangers » ont ensuite comme mission de faire des patrouilles dans la forêt pour recenser toute activité illégale, soutenir l’application des lois en matière de conservation des écosystèmes et sensibiliser la population locale à la protection de l’environnement. En contrepartie, FFI leur verse de l’argent pour leurs actions sur le terrain mais surtout leur apporte un soutien au développement d’autres activités de subsidence tel que le développement d’un troupeau de bétails afin qu’ils ne retournent pas à leurs activités précédentes.
Aujourd’hui, Norman et Burhan expliquent qu’ils « en connaissent beaucoup plus à propos de la faune et de la flore et ne veulent pas recommencer à chasser le cerf ». Dans le cas de l’éléphant, ils ont appris à aimer cet animal et ne « veulent pas le voir tuer en représailles des conflits. Nous essayons donc de répondre au plus rapidement lors d’un conflit pour que la population n’ait pas le temps de les tuer ou les blesser ». Ils m’expliquent qu’ils ne sont pas très proches des éléphants domestiques mais travaillent en collaboration avec les cornacs afin de trouver des solutions quand les conflits apparaissent. Les conflits, selon eux, proviennent de l’empiètement des terres agricoles sur l’habitat des éléphants. Ils me racontent que lors de leurs interventions pour les conflits, ils essayent d’expliquer ces causes aux populations locales, certaines personnes l’acceptent, d’autres de villages plus lointains aux CRU (car aux alentours des CRU, les conflits ont presque disparu) semblent accuser les CRU « d’avoir repoussé les éléphants autour des camps à cause de la présence des éléphants domestiques et que les éléphants sauvages viennent maintenant dans leur village attaquer les champs ». Norman m’explique qu’il s’agit de désinformation car « le groupe d’éléphants sauvages, blang raureu (le nom donné au groupe d’éléphants proche du CRU), vit toujours à proximité du camp et les conflits apparaissant plus loin ne proviennent pas du même groupe d’éléphants ». Cependant, ces reproches sont des cas isolés et dans l’ensemble les villageois sont heureux de leur intervention et quand je leur demande ce qu’eux ressentent, ils me répètent de nouveau « heureux ».
Ils sont aussi très « heureux » de travailler en collaboration avec les CRUs (heureux étant l’adjectif qu’ils utilisaient à chaque fois que je leur demandais de parler de leurs sentiments). Au début, les « community rangers » restaient aussi aux camps en permanence mais aujourd’hui ils travaillent en collaboration avec le camp principalement lors de l’apparition de conflit car « les populations locales ont besoin d’eux ». Ils estiment leur temps passé avec l’équipe de cornacs à environ dix jours par mois. Quand je leur parle du futur du CRU, ils me disent qu’ils pensent que le projet pourrait être encore plus développé. Ils ont par exemple dernièrement participé à plusieurs réunions avec le gouvernement local pour améliorer la loi locale en matière de protection contre la destruction de l’habitat de l’éléphant en interdisant toutes nouvelles cultures nécessitant de couper de la forêt. Ils travaillent aussi sur la mise en place de pépinière de culture n’attirant pas les éléphants. Cependant quand je parle du futur, ils me parlent surtout de leurs préoccupations quant à leur travail avec FFI. En effet, le projet avec les « community rangers » s’arrête en juin et il existe encore plusieurs incertitudes sur ce qui adviendra dans les prochains mois. Si leur contrat n’est pas renouvelé, leurs revenus provenant du développement de moyen de subsidence n’est, selon eux, pas suffisant. Cependant, ils me confirment que même sans contrat, ils continueront d’aider les CRUs dans leur travail et d’aider aux interventions lors de conflit avec les éléphants sauvages.